vendredi 27 décembre 2013

Tout doit disparaître


La haine de l’existence monte en moi comme la marée du Mont-Saint-Michel, à la vitesse d’un galop de cheval. Dans les prochaines heures, un massacre symbolique va être commis, pour que justice soit faite. Sans arme ni violence, je m’apprête à détruire psychologiquement tous les individus qui m’ont blessé, meurtri, humilié. Leurs noms sont inscrits sur une petite feuille de carnet que je conserve dans la poche de mon blouson. J’ai entendu quelque part que Pompidou avait fait pareil avec les calomniateurs de son couple, lors de l’affaire Markovic. Une simple liste pour répertorier toute la canaille, toute la vermine qui vous a traîné dans la boue. 

En ce qui me concerne, mon tableau de chasse se résume à quelques créatures simiesques, contre lesquelles j’ai longtemps cru que le mépris serait la meilleure des vengeances. Mais quelquefois, le mépris n’est qu’une lâcheté dissimulée, une façon de se donner bonne conscience à peu de frais. Un jour, vous apercevez au hasard d’une promenade la crevure qui vous a fait souffrir. Vous réalisez brutalement qu’elle se porte très bien, trop bien, que la logique des choses n’a pas été respectée. Vous êtes écorché pour le restant de vos jours, et cette petite cochonnerie gambade dans la nature, sourire aux lèvres, après s’être jouée de vous, vous avoir oublié, balayé comme un vulgaire détritus.
J’ai fait quelques courses au supermarché. En arrivant dans le hall d’entrée, je tombe sur trois pingouins faisant le tapin pour la banque alimentaire. Une petite dame au look vieillot m’accoste avec cet air grave insupportable, à vous faire pleurnicher dans les chaumières sur la détresse des crève-la-faim. Je lui réponds avec le plus grand calme que je n’aime pas les pauvres, que je n’ai jamais pu les blairer. Que j’ai bien d’autres chats à fouetter en ce moment que de m’apitoyer sur le sort de cette engeance. Acheter des pâtes, de la farine et des boîtes de conserve, et puis quoi, encore ? Il n’y a pas marqué « pigeon » sur mon front. La vieille fille à la coupe de cheveux ringarde devient rubiconde sous le coup de l’indignation, mais elle est si déstabilisée par mon attitude en dehors des codes qu’elle gît près de son stand foireux, terrassée comme un insecte qu’on vient d’assommer. Je m’éloigne en ricanant, en me promettant d’atteindre des sommets de cruauté dès aujourd’hui.
Je rentre chez moi d’excellente humeur : j’ai toujours aimé préparer des mauvais coups. Il est vrai que le projet que je développe depuis quelques jours est hors norme. Assassiner psychologiquement toute la fiente humaine qui m’a donné du fil à retordre ces dernières années, voilà qui n’est pas banal. Je ne compte pas me limiter à quelques remarques cinglantes, quelques lettres d’injures, ces manifestations communes d’hostilité, ces vengeances piteuses propres aux simplets. Je jette les bases d’un nouvel art, créé par moi-même : la destruction massive de personnes. Le tout en gardant les mains propres, que demande le peuple ? Le bon sens perd de plus en plus de terrain, chez moi. Toutes les barrières mentales, la pitié, la peur, le pardon, se liquéfient littéralement, jusqu’à ne plus avoir aucune consistance, comme un gros tas de purin. Je ne vois plus les êtres qui m’entourent comme des personnalités à estimer, à respecter, ou à tenter de comprendre. Je les imagine comme des singes habillés, des structures de chair avec une face animée, des animaux bruyants et odorants qui se meuvent dans l’espace. Je les observe avec froideur et détachement, jusqu’à souhaiter leur disparition pure et simple. Pourtant, je ne leur ferai jamais de tort. Ils sont trop nombreux. Les victimes expiatoires que j’ai choisies vont payer très cher pour l’ensemble de l’humanité. Ce ne seront que quelques têtes de bétail à sacrifier sur le bûcher de ma haine, un moindre mal somme toute. Quelques dommages collatéraux tout au plus. Ces choses-là se reproduisent à une telle vitesse ! Cela m’effraie et me dégoûte tout à la fois. Le grand Albert Caraco comparait les êtres humains à des briques que l’on démoule. On ne pourrait mieux dire en effet.
Dès ce soir, je commence ma mission, qui devrait m’occuper plusieurs semaines. J’ai confectionné des fiches pour chaque « cible », comportant toutes les informations nécessaires. Toutes ces petites putridités vont goûter aux délices de la méchanceté la plus extrême. Les dégâts risquent fort d’être irréparables.

Cible n°1 : Stéphane L.

Cet énergumène a répandu sur mon compte des ragots écœurants, qui ont eu de graves répercussions sur ma famille. Il m’a fait passer pour un militant d’extrême droite, qui vomirait les Arabes et les Noirs et soutiendrait les pires racailles négationnistes. En fait, ce déchet nucléaire souffre de paranoïa pathologique, et a construit autour de moi un univers délirant, dont le point de départ fut une discussion politique. Ce petit gauchard bas de plafond considère que qui n’est pas avec lui est contre lui. Je me suis permis de lui rafraîchir la mémoire au sujet du communisme et du socialisme, ce qu’il n’a pas supporté. Ce soir, il va comprendre de façon concrète que je peux être la pire des véroles contre les saletés qui me roulent dans la fange.
A 23h30, je téléphone sur son fixe. Au bout de plusieurs sonneries, une voix inquiète me répond. Ayant pris soin de déformer ma voix, je lui apprends qu’il est dans le collimateur des services secrets, et que son existence va devenir un enfer. Je lui conseille d’aller voir dans sa boîte aux lettres. J’y ai glissé un dossier contenant des informations sur lui, sa vie privée, ses parents, ses opinions. J’ai imprimé une photo de son domicile, ainsi que de sa voiture, garée sur son lieu de travail. Naïf comme un enfant, ignorant les nouvelles technologies (il n’a ni internet, ni portable), cet aimable connaud va à coup sûr perdre les pédales. Je conclus en lui lançant « à très bientôt ». Lorsqu’il saura que toute sa famille a reçu le même genre de courrier, il sera mûr pour la chambre capitonnée.

Cible n°2 : Manon C.

J’ai connu cette fille au lycée. Douce et intelligente, elle me fascinait tellement que je l’observais durant chaque cours. Je fondais de tendresse quand elle passait négligemment la main dans ses longs cheveux. Je l’ai aimée follement, puis perdue de vue. Quelques années plus tard, nous nous sommes rencontrés par hasard, puis rapprochés à tel point que nous avons vécu une brève liaison qui m’a laissé en mille morceaux. J’ai appris des choses irracontables sur les mœurs de cette traînée. Elle se riait de moi, me torturait cruellement, pour finir par me jeter comme un morceau de papier chiotte. J’ai découvert qu’elle jouait les garages à bites avec tous les garçons que je connaissais. J’en ai nourri à son égard une haine sans limite, lui souhaitant les pires supplices. Hélas, rien de tel n’est arrivé jusqu’ici. Cette petite chiure de mouche continue son manège, exhibant les blaireaux qui lui tombent dans les griffes comme autant de trophées. Immonde cynisme qui me soulève le cœur. Aujourd’hui, les choses vont enfin changer.
Je me rends à une soirée au Central où je suis sûr et certain de la trouver. En effet, je l’aperçois, au milieu de sa petite cour. Je suis frappé par sa laideur : elle est devenue bouffie, vulgaire. J’ai toujours su que la hideur morale corrompait les traits du visage, mais à ce point, c’en est effrayant. Regarde-moi cette petite truie, aux joues rebondies de poupée suceuse, me dis-je. Tu ne perds rien pour attendre. En me voyant approcher, sa figure s’effondre, comme si elle avait vu passer un fantôme. Je passe à côté de sa table en scandant des noms de façon sonore. Les noms de tous les garçons qui ont craché la purée entre ses cuisses. Elle devient livide. Je tiens à la main plusieurs feuilles avec la photo de chaque victime. Quelques convives m’insultent mollement, mais dans l’ensemble, tout le monde accueille mes informations dans un silence gêné. Car cette putasse s’est toujours arrangée pour que personne ne pipe mot de ses pratiques dégueulasses. On fait comme si on ne voyait rien à son petit jeu ignoble. Elle m’apostrophe en me traitant de menteur, mais lorsque je démontre preuve à l’appui que la princesse flamboyante n’est qu’une serpillère à sperme, je la vois se défaire jusqu’au malaise. Je raconte comment elle m’a brisé, comment elle a récidivé plus tard avec un de mes meilleurs amis, qui s’est pris les pattes dans sa vulve comme sur du papier tue-mouche. Je décris les manipulations, les mensonges permanents, le mépris affiché, la moquerie à peine déguisée. Les courtisans qui flattent en permanence son orgueil minable de vieille routarde de la queue. Une fille sort de table « pour aller fumer »,  dégoûtée par mon récit implacable. Je tourne les talons après avoir jeté au visage de cette sombre ordure la liste de ses proies. En quittant le bar, j’entends des éclats de voix et des sanglots. Je sors en crachant par terre.

Cible n°3 : Cécile M.

La vie réserve quelquefois de bien méchantes surprises. On construit des domaines entiers sur des sables mouvants, et quand tout s’écroule, c’est l’existence elle-même qui tombe en ruines. Cette amie d’enfance que j’ai perdue à tout jamais a longtemps représenté mon plus grand espoir. Des années durant, j’ai nourri le projet fou d’un mariage avec elle. Nous avons grandi côte à côte, je la chérissais comme une sœur. Cette affection d’enfant a bientôt dérivé vers une passion déraisonnable, empreinte du goût empoisonné des amours à sens unique. Après nous être éloignés l’un de l’autre, nous nous sommes revus épisodiquement. Devenue avocate, elle mène désormais la grande vie, et semble avoir oublié notre complicité d’antan. Je lui ai révélé un jour que j’entretenais pour elle les plus hauts sentiments, ce qu’elle a pris avec distance et humour. Elle me parlait très peu de sa vie privée, jusqu’au jour où elle m’a confié aimer les femmes. J’ai cru sombrer dans la folie. Il m’était impossible d’imaginer une fin aussi brutale à la passion d’une vie entière. J’ai essayé de la détester, sans succès. C’est lorsqu’elle s’est mise à m’ignorer que mon dépit s’est changé en haine maladive. J’entends aujourd’hui lui porter un coup très rude.
Lors de notre dernière rencontre il y a deux ans, elle a commis l’erreur fatale de me préciser que j’étais l’un des rares à connaître son orientation sexuelle. Seules quelques amies étaient au courant. Je ne pouvais pas laisser passer une telle occasion de lui nuire. Son frère est un homophobe patenté. Ses propres parents, assez conservateurs, ignorent tout de la vie cachée de leur fille. Je m’empresse donc de créer un faux profil sur Facebook, et d’envoyer un message à chacun de ses amis. J’appelle chez ses parents, et laisse un message vocal anonyme, révélant le pot aux roses. Son frère, lui, décroche. Je lui demande comment il réagirait s’il apprenait que sa sœur était lesbienne. Il hurle dans le combiné, me demande qui je suis, si c’est un canular. Je raccroche, après lui avoir donné des informations si précises sur Cécile qu’il ne peut douter une seconde de l’authenticité de ma démarche. J’imagine avec plaisir la suite des événements, les rumeurs insistantes, les questions récurrentes qu’elle va devoir affronter. Seul dans mon appartement, je pars dans un éclat de rire sardonique.

Cible n°4 : Didier P.

Lui aussi va ravaler son égoïsme, sa désinvolture et son mépris. Depuis l’école primaire, nous étions comme les deux doigts de la main. Nous avons fait les quatre cents coups ensemble et avions les mêmes goûts à peu de choses près. Nous nous retrouvions souvent pour refaire le monde et boire plus que de raison. Et puis, j’ai dû affronter plusieurs problèmes familiaux et sentimentaux. Ce lâche s’est éloigné de moi sur la pointe des pieds, espérant que je ne m’apercevrais de rien. Durant les mois où j’avais le plus besoin d’écoute et de soutien, cet immonde personnage s’est fait la malle, ne répondant plus au téléphone, et trouvant toujours de bons prétextes pour ne pas me voir. Cent fois j’ai cru crever dans mon coin, abandonné de tous. D’après certaines de mes connaissances, il aurait débuté une brillante carrière de comédien, sans jamais avoir tenté de renouer le contact avec son vieux copain d’enfance. J’ai appris récemment ses fiançailles avec une jeune Anglaise, héritière d’une famille richissime qui a fait fortune dans les casinos. Il évolue dans les hautes sphères, à cent lieues de mon existence rabougrie qui empeste la défaite. Il va payer très cher sa légèreté.
Je sais à quel point ce jeune coq imbu de lui-même avait soif de gloire et d’admiration, du temps où l’on se fréquentait. C’était l’un des principaux défauts qui me révulsaient chez lui. J’ai donc décidé de l’attaquer sur ce plan, d’une manière si odieuse qu’il va perdre le goût de l’existence. Même avec toute la bonne volonté du monde, sa putain ne pourra le sortir de l’ornière. Je crée plusieurs blogs sur lesquels je poste des critiques virulentes sur son physique et son pseudo-talent d’acteur. Je l’insulte bassement sur sa petite taille, son grand nez, ses yeux globuleux, ses incisives de lapin. J’évoque sa mère, morte dans un accident de la route quand il avait 11 ans. Son père et sa période d’alcoolisme. Ma mesquinerie va même jusqu’à préciser qu’il pue des pieds et qu’il s’est fait opérer d’un phimosis et d’un bec-de-lièvre. Je publie un maximum de photos de lui quand il était enfant et adolescent : les photos les plus ingrates, cela va sans dire. Je l’attaque sur ses rôles ridicules dans des publicités et des séries Z. J’ajoute également toutes les anecdotes que j’ai pu recueillir sur la vie amoureuse agitée de sa fiancée avant qu’elle ne le rencontre. Tous les articles où il est question de lui sur internet sont sabordés par les commentaires infamants que j’y laisse. Si l’un des hébergeurs me somme de retirer le contenu d’un de mes blogs, j’en rouvrirai dix autres en parallèle. La prétention de ce sale rat va en prendre un sacré coup.

Cible n°5 : Clémence R.

Avant de tomber dans l’aigreur et la misanthropie, j’ignorais jusqu’où pouvait aller la méchanceté humaine. Cette volonté de porter préjudice à l’autre, pour lui faire de l’ombre, l’éliminer de son horizon afin de prendre toute la place. Tout cela m’était parfaitement étranger. Et puis, mon chemin a croisé celui de l’enflure répugnante dont il est ici question. Nous étions collègues de travail, et l’entente était plutôt cordiale. Je sentais malgré tout que cette grosse vache laide comme les sept péchés capitaux cachait des souffrances extrêmes, ce qui lui donnait de plus en plus mauvais caractère. De mois en mois, elle ne cessait de m’accuser d’actes que je n’avais pas commis. Elle m’a torpillé auprès de mon patron, qui l’avait à la bonne. Longtemps dans le collimateur, j’ai fini par être licencié, calomnié depuis des semaines par cette vipère. Mais j’ai l’avantage de connaître un lourd secret qu’elle dissimule depuis des années, et que je m’apprête à révéler de manière fracassante.
Ce soir, un pot de départ est organisé dans l’entreprise. Je parviens à m’incruster sans trop de problèmes. Tous mes anciens collègues sont réunis dans le réfectoire, gobelets de champagne et petits fours à la main. En plein discours du directeur, je décide de passer à l’action. Une ambiance lugubre s’installe. Le gros imbécile qui m’a jeté comme un malpropre se met à bafouiller et suer à grosses gouttes. Il me demande ce que je fais ici. Je lui arrache le micro, et lance à la cantonade que l’employée qui a eu ma peau dans cette entreprise a été violée et contrainte d’avorter. Je regarde ma proie se tordre de douleur, toute rouge et le visage crispé en une grimace d’horreur. Je manque de me faire lyncher, et pars sous les huées et les quolibets. La balle est maintenant dans leur camp. Leur regard lourd de sous-entendus fera office de torture lente et douloureuse, jusqu’à ce qu’elle commette l’irréparable (croisons les doigts).

Depuis trois jours, je reçois des coups de fil anonymes, à toute heure du jour et de la nuit. Ce matin, j’ai trouvé une lettre composée de caractères découpés dans des journaux, comme le font les corbeaux. C’est drôle, je n’ai même pas peur. Je sais ce que je risque si je suis découvert, et pourtant je continue à en rire. J’espère au moins que l’une de mes premières victimes va mettre fin à ses jours, ou tomber dans une dépression telle qu’elle n’en reviendra pas indemne. Ma soif de destruction ne peut être étanchée. Il me reste une dizaine de cibles à désintégrer, ce qui me plonge dans un état d’exaltation inédit. Jamais je n’aurais pensé ressentir une telle euphorie en ruinant la vie des autres. La vengeance est définitivement le sentiment le plus pur, le plus intense. Bien supérieur à l’amour ou à la gloire, j’en suis maintenant convaincu.

Bruno V. a été interpellé à son domicile ce matin. Son logement a été perquisitionné et son matériel informatique saisi. Il est accusé d’incitation au suicide, harcèlement, diffamation, atteinte à la vie privée.

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